
Abou Sofian Ibn Harb a raconté qu’il fut demandé par Héraclius à l’époque où il se trouvait en Syrie à la tête d’une caravane de marchands qoraïchites, et au cours de la trêve [de Hodaybiya] que
le Prophète (BSDL) avait conclue avec lui et les infidèles de Qoraïch.
Les envoyés d’Héraclius arrivèrent auprès d’Abou Sofian au moment où l’empereur et sa suite se trouvaient à Ilya (Transcription arabe de la première partie du nom que portait à cette époque
Jérusalem, Elia Capitolin). Entouré de grands personnages grecs, Héraclius convoqua les Qoraïchites dans sa salle de réception ; puis, il les fit introduire en sa présence et invita son
interprète à leur dire :
─ « Lequel d’entre
vous est le plus proche parent de cet homme qui prétend être prophète ?
─ C’est moi, répondit
Abou Sofian.
─ Qu’on fasse
approcher cet homme de moi, dit l’empereur ; qu’on fasse également rapprocher ses compagnons et qu’ils soient placés contre son dos. »
Alors, s’adressant à son interprète :
─ « Dis-leur,
reprit-il, que je vais interroger cet homme sur le prétendu prophète ; si cet homme ment, ses compagnons devront relever ses mensonges. »
En faisant ce récit, Abou Sofyan ajouta :
─ « Par Dieu ! si je
n’avais eu honte de voir relever mes mensonges par mes compagnons, j’aurais hardiment menti sur son compte.
La première question qui me fut posée fut la suivante
:
─ « Quel rang sa
famille occupe-t-elle parmi vous ?
─ Elle jouit d’une
grande considération, répondis-je.
─ Quelqu’un parmi
vous, poursuivit Héraclius, a-t-il jamais tenu devant lui de semblables propos ?
─
Non.
─ Quelqu’un de ses
ancêtres a-t-il régné ? - Non, répliquai-je.
─ Ses partisans se
recrutent-ils dans les hautes classes ou parmi les humbles ?
─ Parmi les
humbles.
─ Le soupçonniez-vous
de mensonge avant qu’il ne tînt le discours qu’il tient aujourd’hui ?
─
Non.
─ Trahit-il ses
engagements ?
─ « Non, mais nous
avons conclu une trêve avec lui en ce moment et nous ignorons comment il se conduira au cours de cette trêve. » Cette réponse, ajouta Abou Sofian, fut la seule dans laquelle je pus glisser une
insinuation contre Mohammed.
Poursuivant ses questions,
Héraclius dit :
─ « Avez-vous été en
guerre avec lui ?
─ Oui,
répondis-je.
─ Quelle a été
l’issue des combats livrés ?
─ La guerre entre
nous a eu deux alternatives ; tantôt c’est lui qui l’a emporté sur nous, tantôt c’est nous qui l’avons emporté sur lui.
─ Et que vous
ordonne-t-il ?
─ Il nous dit de
n’adorer que Dieu seul ; de ne lui associer aucun être ; de renoncer aux croyances de nos pères. Il nous ordonne de prier ; d’être de bonne foi ; d’avoir des mœurs pures ; de rester unis avec nos
proches. »
Alors Héraclius chargea son interprète de dire à Abou Sofian
:
« Je t’ai interrogé sur sa famille et tu m’as répondu qu’il était de
bonne naissance. Or les envoyés de Dieu ont toujours été choisis parmi les plus nobles du peuple chez lequel ils remplissaient leur mission.
« Je t’ai demandé si quelqu’un parmi vous avait tenu de semblables
discours, et tu m’as répondu que non. Alors en moi-même j’ai pensé que si quelqu’un avant lui avait tenu les mêmes propos, je pourrais croire que cet homme ne faisait qu’imiter les enseignements
de ses prédécesseurs.
« Je t’ai demandé si parmi ses ancêtres il y en avait un qui eût régné
et tu m’a dit que non. En posant cette question je pensais que, si un de ses ancêtres avait régné, cet homme cherchait à remonter sur le trône de ses pères.
« Je t’ai demandé si, avant qu’il ne tînt ses discours, vous le
soupçonniez d’être un menteur et tu m’as répondu que non. J’ai compris par là que s’il n’était pas homme à mentir à l’égard de ses semblables il ne pouvait mentir à l’égard de
Dieu.
« Je t’ai demandé si ses adeptes se recrutaient parmi les grands ou
parmi les humbles et tu m’as répondu que c’était parmi les humbles. Or c’est toujours eux qui forment les partisans des prophètes…
« Je t’ai demandé s’il manquait à ses engagements et tu m’as répondu que
non. Il en est ainsi des prophètes, ils ne trahissent point.
« Je t’ai demandé ce qu’il vous ordonnait et tu m’as répondu qu’il vous
ordonnait d’adorer Dieu, de ne lui associer aucun être, qu’il vous défendait d’adorer des idoles ; qu’il vous prescrivait la prière, la bonne foi et la pureté des
mœurs.
Si donc ce que tu dis est vrai, cet homme conquerra cet endroit même que
foulent mes pieds. Je savais d’ailleurs que cet homme allait bientôt paraître, mais je ne supposais pas que ce serait l’un d’entre vous. Quant à moi, si je savais pouvoir parvenir jusqu’à lui, je
ferais tous mes efforts pour l’aller le trouver et dès que je serais auprès de lui je laverais la poussière de ses pieds. »
al-Boukhâri
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